Chaque 15 août, les clochers de Gökçeada sonnent à nouveau. Des Grecs venus d’Athènes, de Thessalonique ou d’Australie convergent vers l’île pour l’Assomption. Ils marchent dans les rues, cherchent les vestiges de leur enfance et mesurent le chemin parcouru depuis les exils forcés.
Gökçeada, un pèlerinage annuel pour les Grecs de l’île
Dino Haimandos a 77 ans. Chaque été, il quitte l’Australie pour revenir à Gökçeada, son village natal. Il est parti en 1964, au moment des tensions entre la Turquie et la Grèce sur Chypre. Pourtant, il affirme : « Je suis né ici et je m’y sens toujours chez moi. »
Le patriarche Bartholomée 1er, figure connue de l’île, préside la cérémonie religieuse. À 86 ans, il retourne chaque année sur sa terre natale. Sa présence attire les fidèles et donne au 15 août une dimension solennelle.
La tradition de l’Assomption, un lien vivant avec l’histoire familiale
Pour beaucoup, ce pèlerinage est un acte de mémoire. Les familles se retrouvent dans les maisons de pierre laissées par les grands-parents. Les conversations en grec résonnent dans les ruelles. Cette tradition annuelle maintient un lien concret avec le passé.
Les messes, les repas partagés et les chants donnent une visibilité à une culture grecque toujours présente. L’histoire de l’île, marquée par un exode massif, ressurgit à chaque fête.
Exploration des vestiges d’une histoire multiculturelle sur Gökçeada
L’île n’a pas toujours été majoritairement turque. En 1923, le traité de Lausanne exempte Gökçeada et Bozcaada de l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie. Les Grecs locaux, comme ceux d’Istanbul, peuvent rester.
Mais la crise chypriote des années 1960 change la donne. Les décisions administratives de 1964, dont la création d’une prison, inquiètent les habitants. Beaucoup choisissent de migrer. En 1974, les événements de Chypre accélèrent ce déclin démographique.
Dereköy, un village figé dans le silence
Yorgi Baki, berger dans la soixantaine, garde des souvenirs douloureux. Il évoque les craintes de son enfance. Chaque matin, son exploration des collines le mène entre les maisons abandonnées. Son troupeau erre aujourd’hui entre les murs éventrés de Dereköy, autrefois village prospère.
Kristo Vogiatzis, homme d’affaires de 59 ans installé à Athènes, tient un discours plus nuancé. Il souligne que les voisins grecs et turcs s’entendaient bien. Les tensions, ajoute-t-il, venaient surtout de la politique régionale.
Patrimoine en péril : la culture grecque de Gökçeada cherche un second souffle
Stelyo Berber, musicien de 52 ans, vit à Zeytinliköy avec son épouse Pelin. Dans un café en pierre, il joue du rebetiko, genre musical né de l’exil et de la nostalgie. Cette musique porte la mémoire de l’île.
En 2013, la réouverture d’une école grecque à Gökçeada a provoqué un petit retour. Des centaines de personnes sont revenues, parfois seulement l’été. Mais le nombre reste fragile face aux 7 000 résidents permanents et aux 30 000 estivants.
Les acteurs locaux tentent de préserver cet héritage
- Stelyo Berber transmet le rebetiko dans son établissement de Zeytinliköy.
- Yorgi Baki maintient une vie pastorale dans les villages abandonnés.
- Kristo Vogiatzis encourage la restauration des maisons de pierre.
- Hakan Gürün expose des objets du quotidien au musée de Bozcaada.
Cette liste montre une diversité d’approches. Chacun agit selon ses moyens, mais tous veulent empêcher l’oubli.
Bozcaada, l’île voisine garde ses souvenirs dans un musée privé
À Bozcaada, la communauté grecque se réduit à quelques personnes âgées. Hakan Gürün, arrivé d’Istanbul dans les années 1980, a créé un musée privé pour conserver la mémoire de l’île. Il expose emballages de bonbons, dentelles, livres de prières et cartes postales.
Certaines cartes portent les écrits de soldats français stationnés pendant la campagne des Dardanelles de 1915. Ce dialogue entre cultures émeut le visiteur. Dans un café voisin, une chanson de Melina Mercouri s’élève. Les Grecs sont partis, mais leurs chansons résonnent toujours.
Un tableau pour comprendre les dynamiques du patrimoine
| Acteur | Lieu | Action |
|---|---|---|
| Dino Haimandos | Gökçeada | Retour annuel depuis l’Australie |
| Bartholomée 1er | Gökçeada | Célébration de l’Assomption |
| Stelyo Berber | Zeytinliköy | Transmission du rebetiko |
| Hakan Gürün | Bozcaada | Conservation d’objets du quotidien |
Ce tableau résume les forces en présence. Les acteurs sont dispersés, mais leur action converge vers un but commun : préserver l’histoire.
La question de l’avenir reste entière. Les générations nées à l’étranger connaissent mal l’île. La restauration des maisons de pierre attire des investisseurs. le patrimoine culturel de Gökçeada devient un enjeu, autant économique que mémoriel.
Le retour annuel des Grecs pour l’Assomption ne ramène pas seulement des fidèles. Il rouvre le dossier d’une histoire longtemps enfouie. Il donne à voir les vestiges d’une coexistence dont chacun, turc ou grec, porte la trace.
La culture de l’île reste vivante. Elle se transmet par la musique, les objets, les maisons. Elle résiste, lentement, à l’érosion du temps.

Journaliste culturelle formée à l’histoire moderne, installée plusieurs mois par an entre Lorient et Saint-Denis de La Réunion. Dirige un magazine confidentiel consacré aux îles oubliées de l’océan Indien et à la mémoire maritime.